dimanche 19 octobre 2008

"Jeux réfugié" Online









Un jeu gratuit destiné aux plus jeunes comme aux plus grands aide à mieux comprendre les difficultés des réfugiés dans notre monde.

Se faire arrêter par la police, être interrogé, battre et être battu! Puis fuir le pays, apprendre une nouvelle langue et recommencer une nouvelle vie : voici les différents chapitres de la vie de milliers de réfugiés. Et aussi d' envers et contre tout.org, un jeu vidéo crée par les Nations Unies.

Divisé en trois chapitres, composés chacun de 4 jeux très différents (donner les bonnes réponses aux policiers, trouver un refuge ou encore se faire de nouveaux amis), cette simulation nous apprend beaucoup sur les conditions de vie des réfugiés sans jamais faire la morale.
Pour accompagner son aspect ludique, le site contient une foule d’informations et de témoignages. De nos jours on ne doit pas oublier que ce genre d’ »aventure » n’arrive pas seulement à la télé.

www.enversetcontretout.org



En revenant à la réalité, voici quelques sites avec des pistes pour aider: REFUGEE COUNCIL, CICR, InterAction, IOM-OIM, HUMAN RIGHTS WATCH.

La Haine de l’Occident




Ils sont des milliers chaque année à tenter de franchir les frontières de l’Occident, les gens du Sud ont cependant la haine envers ceux qui les attirent ! Voilà un étrange paradoxe…

La haine envers cet Occident qui les a exploités et les exploite encore et toujours, cet Occident qui ne les écoute pas, leur impose ses concepts économiques et recettes pour un monde meilleur. C’est ce phénomène, trop souvent ignoré qu’explique l’imminent sociologue Jean Zisgler dans son dernier ouvrage.

La haine de l’Occident. La haine du jeune congolais qui se demande pourquoi le blanc obtient si facilement un visa pour visiter la brousse africaine alors qu’à lui on lui refuse un visa quand il veut rendre visite à son frère qui se trouve à Strasbourg. Celle de l’étudiante sénégalaise révoltée contre Nicolas Sarkozy, lorsqu’il s’entend dire : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Celle encore du paysan mexicain qui crève de faim, parce qu’il a abandonné ses champs de maïs faute de rentabilité face aux productions américaines subventionnées inondant le marché.

Jean Ziegler se penche au chevet de deux pays pour étayer sa démonstration : le Nigeria et la Bolivie, qu’il a sillonné récemment. Au Nigeria, le pétrole coule à flots, soit 2,6 millions de barils de brut par jour. Pourtant, tout déraille. En quoi l’Occident est-il responsable ? – vous demanderez-vous. Il y a d’abord eu la guerre du Biafra, dans les années 60, attisée par les français d’Elf. Pour s’assurer l’accès aux champs pétrolifères et gaziers alors que l’état fédéral voulait mettre fin à leurs concessions, ils auraient armé les indépendantistes.

Puis vint le joyeux temps de la corruption qui gangrène la société de bas en haut depuis des décennies. Et où atterrit le profit ? Banco ! pour les places financières occidentales. Et rebanco pour toutes les compagnies pétrolières qui ont pignon sur rue et savent bien qu’ils partagent leurs juteux bénéfices non pas avec la population nigériane, dont 70% vit avec moins de deux dollars par jour, mais avec une poignée de dirigeants qui savent leur parler.

Selon « Le Monde », ces derniers auraient détourné 352 milliards de dollars depuis l’indépendance. La Banque mondiale qui n’est certainement pas dupe, verse néanmoins chaque année 2 milliards au Nigéria. Cadeau de consolation ? Enfin, alors que les gouvernements occidentaux sont toujours prêts à hurler à la fraude électorale lorsqu’il n’y a aucun intérêt économique majeur en jeu – Exemple au Zimbabwe – il n’y va pas de même au Nigéria où on s’incline devant l’heureux élu et qu’importe les bourrages d’urnes et autres embrouilles.

Jean Ziegler évoque également le résultat calamiteux de la Conférence de Durban sur le racisme, la difficulté des occidentaux à reconnaître le rôle « négatif » de la colonisation et cette schizophrénie qui consiste à signer des traités et à ne les appliquer qu’en fonction d’intérêts propres. Exemple avec la lutte contre le terrorisme d’un certain Bush et de ces célèbres dérives (Guantanamo etc..).

Pour le sociologue les haines s’empilent et paralysent de plus en plus les négociations internationales au même titre que le véto des grandes puissances représentées au Conseil de sécurité. Il serait d’y voir clair…

Comme toujours avec Jean Ziegler, il y a d’un côté les bons et de l’autre les méchants. On ne saurait trop le lui reprocher lorsqu’il met le doigt sur les dangereuses failles de ce monde.


Ed. Albin Michel / Paru le 2 octobre 2008


lundi 22 septembre 2008

La Forteresse (Fernand Melgar)


Je vous invite à découvrir un docu-film édifiant, empreint de sensibilité et d’humanisme. Tourné au CENTRE D’ENREGISTREMENT ET DE PROCÉDURE DE VALLORBE, presque à hui clos – à ciel ouvert dans un décor d’Alcatraz où les gardiens font tout pour que les prisonniers s’en sortent ! …





Synopsis:

Des femmes, des hommes et des enfants, Roms, Togolais, Géorgiens, Kosovars ou Colombiens, affluent chaque semaine aux portes de la Suisse. Ils fuient la guerre, la dictature, les persécutions ou les déséquilibres climatiques et économiques. Après un voyage souvent effectué au péril de leur vie, ils sont dirigés vers l’un des cinq Centres d’enregistrement et de procédure parmi lesquels celui de Vallorbe. Dans ce lieu de transit austère, soumis à un régime de semi-détention et à une oisiveté forcée, les requérants attendent que la Confédération décide de leur sort.

«Souvent, ils me disent que le vent va tourner et la chance leur sourire. Il y a des requérants dont je me souviendrai toute ma vie, des auditions qui m’ont laissé complètement épuisé, vidé sur le plan humain, tellement c’était douloureux.» - Monsieur Olivier, auditeur fédéral

En face, des hommes et des femmes, d’origines diverses eux aussi, gèrent l’accueil des requérants et leur séjour. C’est à eux qu’incombe la lourde tâche d’appliquer la loi la plus restrictive d’Europe en matière d’asile – plébiscitée en septembre 2006 – et de décider, sur la base de deux auditions, du bien-fondé des demandes. Entre ce personnel et les requérants, les regards s’échangent, tantôt bienveillants, tantôt méfiants, souvent interrogateurs et parfois fuyants. Le film offre ainsi un éclairage sur une réalité où les clivages culturels et les différences de statut – décideurs d’une part, solliciteurs de l’autre – sont le lot quotidien.

LA FORTERESSE nous plonge au cœur de ce tri quotidien d’êtres humains. Ancien hôtel de luxe aujourd’hui entouré de barbelés, l’accès au Centre avec une caméra n’a été autorisé qu’au terme de longues négociations avec les autorités. Une démarche inédite donc, qui saisit sur le vif et avec un profond respect des bribes de destins, des échanges forts qui marquent la vie du Centre. Avec une densité narrative proche de la fiction, le film suit ses «personnages» dans leur douleur, leur incertitude et leur joie. Au-delà des partis pris, avec sensibilité et émotion, c’est un condensé d’humanité qui s’offre au spectateur. Inévitablement, le film pose la question du rapport que l’on entretient à l’autre en tant que citoyen, mais surtout en tant qu’être humain.

«Nous on ne sait pas d’où ils viennent et eux ne savent pas où ils vont.» - Madame Estrella de l’assistance


Documentaire - Suisse - 100’ - 35mm - 1 :1.66 - dolby SRD


jeudi 11 septembre 2008

In Koli Jean Bofane « Mathématiques congolaises »

Un livre a ne pas manquer cette année.

Voici quelques extraits:


---------------------------------------------------------------------------------------------------

In Koli Jean Bofane « Mathématiques congolaises »






Chapitre I

LA SARABANDE DES NOMBRES

p. 25-26

Entretemps, la Faim, au milieu de la population, gagnait du terrain, faisait des ravages considérables.

Elle progressait en rampant, impitoyable comme un python à deux têtes. Elle se lovait dans les ventres pareil à un reptile particulièrement hargneux creusant le vide total autour de sa personne. Ses victimes avaient appris à subir sa loi.

En début de journée, avant qu’elle ne se manifeste, on n’y pensait pas trop, absorbé par le labeur qui permettrait justement de manger et ainsi obtenir un sursis. On faisait semblant d’oublier, mais l’angoisse persistait à chaque moment.

En début d’après-midi, avec le soleil de plomb qui accélère la déshydratation, cela devenait plus compliqué. L’animal qui, depuis longtemps, avait pris la place des viscères, manifestait sa présence en affaiblissant le métabolisme, se nourrissant de chair et d’autres substances vitales. On était obligé de vivre sur ses maigres réserves. L’effort faisait trembler les membres, rendait les mains moites et froides, le cœur avait tendance à s’emballer. Pour calmer la bête on lui faisait alors une offrande d’eau froide, pour qu’elle se sente glorifiée. Cela ne durait pas, car juste après, elle jouait sur le cerveau et d’autres organes de la volonté et du sens combatif. On pouvait avoir tendance à quémander et à mendier. Certains devenaient même implorants, parce qu’elle laminait, de son ventre rêche des choses aussi précieuses que l’orgueil et la fierté. Elle était omniprésente et omnipotente. On ne conjuguait plus le verbe « avoir faim ». À la question de savoir comment on pouvait aller, la réponse était « Nzala ! », « la Faim ! ». elle s’était institutionnalisée.

Mais malgré ses faces peu avenantes et la répulsion qu’elle inspirait, on disait que des images d’elle se vendaient très cher à l’étranger. La Faim cherchait ainsi à acquérir des lettres de noblesse. On l’évoquait pour se justifier, pour obtenir des circonstances atténuantes en cas de faute grave. La Faim participait pleinement à la rédemption des individus. D’ailleurs c’était le seul gain qu’on pouvait en espérer. En dehors de cela, elle était comme un poison qui détruit les corps, en les transformant en proies idéales pour la malaria et la bilharziose.



Chapitre III

L’ASCENSION DE L’HYPOTÉNUSE

p. 84-85

- La démocratie chez nous ne marche pas parce que nos politiciens sont des brigands et des voleurs ! avança le bigame. Vieux Isemanga ne se laissa pas démonter.

- Et vous croyez qu’en Occident il y a moins de brigands et de voleurs ? Non. Si leur système politique fonctionne, tant bien que mal, c’est parce qu’il est issu de leur propre civilisation, il coule de source. Chez nous, pour construire notre propre modèle politique, nous devrions nous référer plus à nos racines, aux lois et principes qui gouvernaient nos sociétés avant l’arrivée de l’homme blanc. D’ailleurs tout cela ne serait pas arrivé s’il n’y avait pas eu les missionnaires. Un murmure de scepticisme s’éleva dans la petite assemblée. Vieux Isemanga poursuivit sa démonstration imperturbable.

- Savez-vous comment s’est installé le premier blanc dans ma région de Monkoto ? Devant le silence de ses interlocuteurs, le vieux continua.

- Et savez-vous pourquoi tous les missionnaires avaient tous la même apparence ? Pour nous dupe ! Répondit-il lui-même. Devant son auditoire incrédule, Isemanga expliqua ce que ses pères lui avaient relaté jadis.

- La première expédition qui arriva dans cette contrée reculée de l’Equateur, petits, se composait comme d’habitude d’un explorateur ou deux, de quelques soldats, de porteurs et d’un missionnaire en avant de la colonne, portant toujours barbiche poivre et sel, longue soutane blanche, sandales en cuir, casque colonial. Evidemment, au plus profond de la forêt, ils tombèrent dans l’embuscade tondue par mes pères et mes oncles. Ceux-ci tuèrent toute la troupe de quelques flèches bien placées. Là, petits ! Insista-t-il en indiquant son flanc, sous le bras gauche, près du cœur.

- On goûta même un peu de cet animal à peau blanche qui se tenait debout. Devant le goût insipide de la viande, on oublia très vite l’incident. Des mois plus tard, une seconde expédition fut envoyée par les Blancs et connut le même sort. Mais, petits, le type avec la barbichette poivre et sel, sa longue soutane blanche, ses sandales en cuir, son casque colonial était de nouveau là. Toujours avec le même discours, les bras levés : « Mes frères, mes frères ! » On ne lui a pas laissé une deuxième chance, on lui a envoyé une deuxième flèche. Là, petits ! Montrant encore son côté gauche.

- Puis il y eut la troisième expédition. On a encore tué tout le monde, mais cette fois-ci, petits, quand le même type à la barbiche, soutane et sandales a crié les mains levées : « Mes frères, mes frères ! » Intrigués par son invincibilité, mes pères et mes oncles lui ont laissé la vie sauve pour le sommer de s’expliquer. Il leur a raconté l’histoire d’un Juif qu’il était censé représenter, qui déjà à l’époque, ressuscitait encore plus rapidement que lui. En trois jours. A partir de là, petits, on a été foutus. C’est ainsi que la colonisation s’est introduite par la duplicité et la ruse dans la région de Monkoto. Les auditeurs présents, évidemment, s’éclaffèrent.

jeudi 17 avril 2008

Aimé Césaire une vie de poète, une vie de combattant (17.04.2008)























Aujourd’hui je salue et je pleure l’homme qui à travers sa « fierté d’être noir » a su relever l’homme Noir à son rang humain. Le petit père du peuple m’a aidé par sa poésie et son profond humanisme à me lever et me défaire de mon esclavage mental. De Césaire il s’agit.

L’homme libre et libérateur, l’homme qui m’a bouleversé par la vérité de sa poésie et de son discours. Son aboutissement aura été pour moi celui d’un homme qui a remis à l’ordre du jour la dignité et l’authenticité de la civilisation noire. Je comprends aujourd’hui que la « négritude » c’est être débout et libre. C’est une expression d’espoir en l’homme par le voyage qu’il nous amène à faire à l’intérieur de notre conscience.

Il s’est investi d’une mission, celle de radier dans l’esprit nègre, la hiérarchie du colonisateur. La mythologie du colonisateur qui consiste à enfermer le nègre dans une « réalité de caste castratrice dont le Blanc se trouve en haut et le Noir tout en bas. Et lui rendre sa dignité car l’occident a profané la civilisation nègre, a manipulé son esprit à telle point que le Noir a fini par se haïr lui- même.

Aimé Césaire est cet homme dont je retiendrai … :

« Il faut que nous nègres, nous qui avons tant subit l’histoire, il faut aussi que nous fassions l’histoire. Cela veut dire agir, cela signifie apposer son histoire, apposer son empreinte, son sceaux ; l’empreinte d’un homme, l’empreinte d’un peuple, l’empreinte d’une culture sur la civilisation et sur le monde… — démoniaque n’est-ce pas ? Grandiloquent! Eh bien il y a aussi de ça en moi ! »

Aimé Césaire incarne une force révolutionnaire qui a révolutionné les Noirs contemporains et en particulier le nègre que je suis. Ce qui me touche dans sa poésie c’est que c’est un homme de liberté et de combat, un homme d’espoir. Un véritable alchimiste de la langue. Il arrive à dire poétiquement la vérité des choses dans leur dénuement. Un homme qui a su exprimer avec fulgurance des propos très profonds sur notre humanité.


À lire sur Présence africaine

« Une saison au Congo »

« Une tempête »


--------------------------------------------------------------------

À lire sur Présence africaine

« Une saison au Congo »

« Une tempête »

-------------------------------------------------
Aimé Césaire, précurseur, écrivain, poète, homme politique, inventeur du concept de « Négritude »



pour lire plus consultez: http://aime-cesaire.blogspot.com






Aimé Fernand Césaire est né le 26 juin 1913 à Basse pointe en Martinique. Le jeune Aimé est issu d’une famille de six frères et sœurs. Son grand-père est le premier Noir enseignant en Martinique, sa grand-mère de façon inhabituelle pour une femme de sa génération, savait lire et écrire et apprit à ses petits enfants à lire très tôt.

La famille d'Aimé Césaire, notamment son père, attache une grande importance à l'éducation et il n'est pas étonnant que le jeune Aimé Césaire se montre brillant élève. Il obtient une bourse pour le lycée Schoelcher qui est alors le seul lycée dans toutes les colonies françaises de la Caraïbe. Il y fréquente entre autres Léon Gontran Damas et Auguste Boucolon (frère aîné de Maryse Condé).


Avec des prix d’excellence en français, anglais, latin et histoire, Césaire est le meilleur élève de sa classe et obtient une nouvelle bourse pour le lycée Louis-Le-Grand, où il préparera le concours d’entrée a la prestigieuse école normale supérieure. Il se destine alors à l’enseignement.

Césaire arrive à Paris en 1931, au lycée Louis-Le-Grand. Son arrivée en métropole constitue un choc pour lui puisqu’il réalise qu’il n’est pas considéré comme un égal. Dans sa Martinique natale, la langue utilisée à la maison était le français, et à l’école le classique refrain « nos ancêtres les gaulois » était enseigné. A Paris, il est considéré au mieux comme un Noir (donc inférieur), ou au pire comme un sauvage. Les principes assimilationnistes selon lesquels il a vécu en Martinique volent en éclat.


Mais le séjour parisien de Césaire marque aussi la rencontre avec Leopold Sedar Senghor, un jeune étudiant africain âgé de 25 ans, en provenance du Sénégal (Senghor sera le premier président du Sénégal nouvellement indépendant en 1960). Césaire dira plus tard qu’en rencontrant Senghor, il a rencontré l’Afrique, et a perçu d’une nouvelle façon ce continent pourtant déclaré irrémédiablement sauvage.


Césaire et Senghor deviennent très proches, sont influencés par les écrivains noirs américains de la « Harlem Renaissance » comme Langston Hughes, Claude Mc Kay, Countee Cullen et d’autres. Ils s’intéressent également aux travaux d’anthropologistes tels que Léo Frobenius ou Maurice Delafosse, qui leurs semblent moins hostiles et moins méprisants vis à vis des cultures africaines.


Les deux étudiants, sont également vivement concernés par les débats sur leur identité, cherchent à savoir qui ils sont. Ces questionnements feront de Césaire, de Senghor ainsi que d’un de leurs camarades, le guyanais Léon Gontran Damas, les inventeurs du fameux courant de la Négritude. Césaire sera admis à l'école normale et deviendra président de l'association des étudiants martiniquais en 1934.

Ils publient le journal « L’Etudiant Noir » qui paraîtra au cours des années 1935-1936 (6 numéros en deux ans) dans lequel ils défendent le concept de Négritude et essayent de créer un pont entre les étudiants africains et les étudiants originaires de la Caraïbe vivant à Paris. Il s’agissait notamment de corriger le préjugé que les étudiants antillais avaient vis à vis des africains qu’on leur avait appris à considérer comme des sauvages.

En 1936, Césaire retourne pour les vacances aux Antilles, qu’il redécouvre d’un œil nouveau, avec l’œil de l’ étudiant vivant à Paris, mais également à l’aune du concept de la Négritude. De cette vision naîtra le célèbre « Cahier d’un retour au pays natal », le premier pas d’une longue et riche carrière littéraire. Le poème sera publié une première fois en France en 1939, puis en 46, 47, et enfin en 1956, par les éditions « Présence Africaine ». (Césaire rencontrera plus tard André Breton, célèbre poète surréaliste qui enthousiasmé par la poésie Césairienne préfacera la première édition complète de "cahier d'un retour au pays natal", parue en 1946).


Césaire affirme sa vision fondée sur une compréhension nouvelle qu’il a de la « race » noire, de l’Afrique, de sa spiritualité, de ses problèmes...


Il dira plus tard en 1956, lors de la conférence des écrivains et artistes noirs, organisée par Présence Africaine, que « le problème de la culture noire ne peut pas être présentement être posé sans que soit posé simultanément le problème du colonialisme qui a interrompu le cours de l’histoire africaine, détruit la culture, la vie sociale et l’économie africaines, qui a lavé le cerveau des Noirs de la diaspora en leur faisant croire qu’ils étaient inférieurs. Césaire perçoit a cette époque la Négritude comme un mouvement culturel et politique, relié au nationalisme africains et à la libération des Noirs. »


A la suite de la conférence, l’écrivain afro-américain James Baldwin, écrit qu’il a compris qu’il y a un point que tous les Noirs ont en commun : "leur relation douloureuse avec le monde blanc."


A la fin des années 30, Césaire qui s’est marié à Suzanne Roussi (ils se marient en 1937 et auront ensemble quatre garçons et deux filles), une étudiante martiniquaise poursuivant comme lui ses études à Paris, retourne en Martinique. Ils sont tous les deux enseignants au lycée Schoelcher où Césaire aura pour élèves entre autres un futur révolutionnaire, Frantz Fanon, et un futur grand écrivain, Edouard Glissant. Césaire et sa femme éditent un journal, « Tropiques », qui pour la première fois rompt avec la tradition assimilationniste, rappelle les origines de la Martinique, et dans lequel ils vulgarisent le concept de Négritude, abordent les thèmes comme ceux de l’héritage africain, la traite des Noirs (sujet tabou à l'époque dans l'île) ou la critique du colonialisme.

Dans la Martinique dirigée par un envoyé du régime de Vichy, Césaire qui est leader d’opinion est quelque peu harcelé. A la fin de la guerre, il présente sa candidature à la mairie de Fort de France sous l'étiquette communiste. Il est élu maire de Fort-de-France à 32 ans, en 1945, puis un an plus tard, il devient député à l’assemblée nationale française. Comme beaucoup d'ex colonisés, Césaire est attiré par l’idéologie communiste qui prêche l’égalité raciale et l'anticolonialisme.


En 1946, Césaire, allant dans le sens de ce que demandent ses électeurs, défend la départementalisation de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Réunion, ex colonies françaises. Les martiniquais, sous sa houlette, font par leur vote de la Martinique un département français. Si on analyse cette prise de position sous le prisme de la Négritude, du militantisme, de l’engagement de Césaire, il est aisé de se rendre compte que Césaire va à l’encontre des concepts de Négritude, d’affirmation de la personnalité noire qu’il promeut. Il expliquera plus tard qu’il avait espéré être en position de force pour assurer un traitement d'égal à égal à la Martinique. Et il vrai que pour Césaire, départementalisation ne signifie pas assimilation au moule républicain de la France, ni perte de son identité ou sa culture, éléments essentiels pour lui.

En 1947, Césaire est l’un des fondateurs du journal « Présence Africaine » en compagnie de Léopold Sedar Senghor, Léon-Gontran Damas, Birago Diop et du malgache Jacques Rabemananjara. Le directeur de la publication est Alioune Diop, fondateur de la maison d’édition Présence Africaine (à laquelle Césaire lèguera bien plus tard les droits sur certaines de ses œuvres devenues des classiques). La maison d’édition, qui en est à ses débuts, est soutenue par Richard Wright, qui est un des membres de son conseil d’administration.

En 1950, Césaire publie un texte sur le colonialisme qui fait date, et qui demeure une référence plus d’une cinquantaine d’années après sa publication. Il s’agit du « Discours sur le colonialisme » (réédité en 1955 par "Présence Africaine").

Dans un pamphlet acerbe, Césaire se demande quelle est cette civilisation qui viole, qui pille et qui tue impunément. « On ne colonise pas innocemment » dit-il. Il y dénonce les contradictions occidentales. Césaire s'étonne ainsi qu'Ernest Renan, humaniste de gauche, considère la "race" blanche comme supérieure à toutes les autres, les Noirs se situant au bas de l’échelle alors que les asiatiques sont faits pour être ouvriers! ("J’ai honte de le dire" ironise Césaire, "mais celui qui parle ainsi est l'humaniste occidental, le philosophe idéaliste!"). Césaire est également l’un des premiers, sinon le premier, à dire que ce qu’on ne pardonne pas à Hitler, « ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, mais le crime contre l’homme blanc ». Pour lui, Hitler a accompli au cœur de l’Europe ce que les puissances coloniales occidentales réservaient aux "coolies de l'Inde, aux Arabes d'Algérie et aux nègres d'Afrique" sans que cela n’émeuve grand monde au sein de la bourgeoisie bien pensante ou chez les humanistes distingués de cette première moitié du 20ème siècle.

Césaire fait également preuve de talents de visionnaire puisqu’ayant lu « Nations Nègres et Culture » de Cheikh Anta Diop, il qualifie le livre de ce dernier de « livre le plus important qu’un Nègre ait jamais écrit jusqu’ici, et qui comptera à n’en pas douter dans le réveil de l’Afrique ».


En 1956, Césaire déçu quitte la parti communiste avec fracas, et explique sa démission dans la fameuse « Lettre à Maurice Thorez ».

A son retour de Paris, Césaire qui avait été élu sous la bannière communiste démissionne de ses deux postes de maire et de député, puis crée sa propre formation politique, le parti progressiste martiniquais, et se représente à la mairie et à la députation. Il est réélu, alors que son parti remporte 82 % des suffrages. A partir de ce moment, Césaire fait campagne pour une autonomie de la Martinique, toujours à l’intérieur du système français car il ne voit pas la Martinique survivre sans le soutien économique français. Césaire se retirera de la vie politique en 1993, à l’âge de 80 ans.


Lors de la seconde conférence des écrivains et artistes noirs en 1959 à Rome, les propos de Césaire portent quasi-exclusivement sur les luttes de libération. « La vraie décolonisation sera révolutionnaire ou ne sera pas » tonne t-il.


Au niveau littéraire, Césaire s'attaque au théâtre dramatique. Dans « Et les chiens se taisaient » (1956), il aborde les thèmes des luttes de libération et de décolonisation. Sa pièce la plus connue est sans doute « La tragédie du roi Christophe » (1963): il y raconte comment Henri Christophe, qui hérite d’une île d’Haïti libre en 1807 devient un souverain despotique, et finit par se suicider en 1820. Césaire s’attaque ainsi à un problème qui deviendra crucial, celui du leadership dans les pays « noirs » libérés de la colonisation. « La tragédie du roi Christophe » a été jouée entre autres en 1963, lors du festival de Salzburg, lors du festival des arts nègres de Dakar en 1966, à Montréal en 1967, Milan, en Yougoslavie, en Martinique...


En réponse à l’assassinat de Patrice Lumumba, artisan de l’indépendance du Congo, Césaire écrit « une saison au Congo ». La pièce ne sera jouée pour sa première à Bruxelles en 1966 que grâce à l’intervention d’amis influents de Césaire. Dans la pièce, Césaire analyse l’évolution du Congo, du statut d’ex colonie belge à celui d’Etat indépendant, ainsi que les manipulations mises en œuvre aussi bien par les adversaires de Lumumba (le gouvernement belge et ses alliés dans le monde des affaires), que par ses rivaux congolais qui aboutissent finalement à l’assassinat d’un leader pourtant démocratiquement élu. Il abordera aussi dans « une tempête » le thème de la question raciale aux Etats-Unis. Césaire dira plus tard qu'il aime s'attaquer aux "thèmes chauds".

Dès la fin des années 60, Césaire est considéré comme l’un des plus grands, si ce n’est le plus grand, écrivain du monde afro-caribéen. (Il a par exemple l'honneur de recevoir du Cameroun en 1969 des timbres émis en son honneur dans ce pays).


Césaire conservera une activité politique continue, et sa stature est telle qu’il sera député de la Martinique pendant 47 ans (de 1946 à 1993), et maire de Fort-de-France pendant 56 ans (de 1945 à 2001).


En 1995, un documentaire en trois parties « Aimé Césaire, une voix pour l’histoire » est réalisé par la célèbre cinéaste martiniquaise Euzhan Palcy qui doit en partie sa carrière à Aimé Césaire qui l’a soutenue à ses débuts (faisant notamment voter par la mairie de Fort de France un budget pour l’aider à réaliser son premier film « Rues Cases Nègres », qui connaîtra un énorme succès).


Dans une interview précédant une cérémonie spéciale en son honneur organisée par l’UNESCO en 1997, Césaire réaffirme ce qu’il avait dit lors du festival des arts nègres de Dakar en 1966: "une indépendance purement politique, non accompagnée et soutenue par une indépendance culturelle, s’avère sur le long terme le moins fiable des boucliers (...)"

Toujours vivant en ce début de 21ème siècle, Aimé Césaire a traversé tout le 20ème siècle qu'il a marqué de son empreinte par sa pertinence, sa réflexion, son engagement, son talent littéraire. Les événements récents aux Antilles, en Haïti, en France métropolitaine ou sur le continent africain démontrent l'incroyable actualité de la pensée de Césaire. L'intérêt pour son œuvre désormais intemporelle ne se dément pas, faisant par exemple de Césaire l’auteur non africain le plus étudié en Afrique, et sans doute aussi l'un de ceux avec lesquels la jeunesse de ce continent se trouve le plus d’affinités.

lundi 14 avril 2008

DAK'ART du 9 mai au 9 juin








La huitième édition de la Biennale de l’Art Africain Contemporain s’inscrit dans une logique d’affirmation de la volonté de pérenniser le rendez vous international des artistes africains et de tous les professionnels, devenus aujourd’hui nombreux à s’intéresser au continent africain pour la créativité de ses artistes.

Une telle volonté est fortement entretenue par la conscience, réaffirmée par le Chef de l’Etat du Sénégal, de l’importance d’un tel événement. Cette même volonté participe à entretenir la créativité, à soutenir l’innovation et à créer les conditions d’expression de personnalités collectives en général, individuelles en particulier, qui permettent d’apprécier notre capacité à garder l’initiative, en toutes circonstances, pour le développement de l’Afrique.

La Biennale de Dakar n’est pas simplement une manifestation périodique. Elle s’affirme depuis longtemps déjà comme le lieu de rencontre de projets artistiques pertinents qui participent à la promotion des artistes africains sur le plan international. Elle est, en même temps, un espace de réflexions approfondies sur des questions à l’ordre du jour sur la scène internationale. La diversité culturelle reste dès lors au cœur du projet de la Biennale de l’Art Africain Contemporain. A cet égard, Dak’Art peut légitiment se présenter comme une contribution pertinente à la stratégie globale pour sa sauvegarde.

Cette édition s’inscrit ainsi dans l’articulation nécessaire entre une Afrique, consciente de l’urgence qui s’attache à la réalisation de son unité politique, et un monde dont les caractéristiques essentielles, à notre époque, résident dans la réalité des grands ensembles politiques et économiques, la vitesse de la circulation de l’information, la place de l’économie du savoir et des industries culturelles dans les échanges internationaux.

« Afrique : miroir ? » est le thème des rencontres et échanges. Plusieurs intervenants sont invités à partager leur perception de l’Afrique, des enjeux de notre époque et des entreprises convergentes qui invitent à des relations plus solidaires pour la réalisation d’un futur plus respectueux de la diversité.

samedi 12 avril 2008

La Diaspora



De la nécessaire ouverture du champ identitaire

par Christine Eyene




« Diaspora » est un terme qui occupe un vaste champ lexical puisquil recoupe aujourdhui de multiples réalités. Dans son acception usuelle, « la Diaspora est lensemble des membres dun peuple dispersé à travers le monde mais restant en relation » (Définition larousse).

Parler de « Diaspora africaine », cest entrer de plain-pied dans lhistoire de la Dispersion du peuple noir, c’est évoquer bien plus quun concept linéaire ayant pour point de départ l’Afrique et comme point de chute l’occident, c’est une géographie éparse, une cartographie éclatée quil convient ici de tracer.




L’origine de la diaspora, nous rappelle Stuart Hall, se trouve dans le « Nouveau Monde»1. C’est en Amérique, Terra Incognita, que retentit pour la première fois l’écho d’une Afrique véhiculée par la mémoire de peuples arrachés à leur terre natale. Face à la brutalité et au traumatisme de l’esclavage qui sévit du XVe au XIXe siècle, l’Afrique se fait la pierre fondatrice d’une « identité noire ».

Mais cette identité ne représente en aucun cas une entité homogène. On sait d’une part que les hommes, femmes et enfants enlevés à l’Afrique provenaient de différentes régions du continent. Qu’ils avaient des cultures diverses, ne parlaient pas la même langue et priaient différents dieux. C’est donc dans la diversité que se sont recomposées de nouvelles identités. D’autre part, l’administration des colonies reflétait les traits de l’empire auquel elles appartenaient. La diaspora s’est alors profilée sur un schéma dialectique posant fragments et continuité identitaires. C’est ainsi que Stuart Hall note, entre la Jamaïque, dont il est originaire, et la Martinique, « une profonde différence culturelle et historique […] positionnant les Martiniquais et Jamaïcains comme à la fois identiques et différents »2.

Partant de cela, c’est en amont que nous proposons d’aller chercher la source de la diaspora. Paul Gilroy emploie une image qui peut nous être utile. Dans son ouvrage de référence, The Black Atlantic (1993), Gilroy appréhende le navire – sur lequel a reposé le commerce triangulaire – comme un moyen de communi c a t ion reliant l’Europe, l’Amérique, l’Afrique et les Antilles.

Le navire, est le « système micro-culturel, micro-politique, vivant et mouvant »3, à la base des reconfigurations qui donneront lieu à la diaspora. Il est aussi, métaphoriquement, support « des divers projets de retour rédempteur à la terre mère africaine, de la circulation des idées et des activistes, ainsi que des mouvements d’artefacts culturels et politiques : tracts, livres, phonographes, et chorales ».4 Cette circulation des idées et de l’activisme culturel dans le « Triangle Noir », ou l’« Atlantique Noir », nous importe dans la mesure où elle est l’essence de ce que l’on entend par « diaspora africaine »; représentée, en l’occurrence, dans l’exposition « Diaspora » du musée du quai Branly.

Si l’esclavage forme la première phase de la naissance de la diaspora, colonisation et décolonisation en Afrique en constituent les étapes suivantes.

En France, plus particulièrement dans le Paris des années 1930, l’Afrique s’exprime à travers l’idéologie de la « Négritude ». Sous la plume du Sénégalais Senghor, du Martiniquais Césaire et du Guyanais Damas (c’est-à-dire à la fois dans l’unité « nègre » et dans la différence) se construit l’un des mouvements majeurs du discours anticolonialiste. La résonance de la diaspora est d’autant plus prégnante que, comme le déclare Césaire, ce sont les écrivains, essayistes, romanciers et poètes noirs de la « Renaissance de Harlem », aux États-Unis, qui les ont inspirés.5

L’histoire nous renvoie ensuite à un va-et-vient géographique, à une navigation (pour reprendre l’image de Gilroy) entre les différents foyers culturels de la diaspora. Chaque fois exacerbés par une « quête de liberté, de citoyenneté et d’autonomie politique et sociale. »6

Ainsi, la lutte pour les droits civiques aux États-Unis marquée par l’œuvre de Martin Luther King Jr (de 1955 à 1968) influencera la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, notamment le mouvement de la Conscience Noire (1960-1976). Les années soixante sont aussi la décennie des indépendances et la naissance d’un mouvement migratoire de l’Afrique vers l’Europe. La France et l’Angleterre, notamment, connaîtront une vague d’immigration composée d’une population née dans la colonie et qui, au cours du processus d’« acculturation » nécessaire à la mission colonisatrice, a mété éduquée de manière à considérer le pays colonisateur comme son propre pays. En Angleterre, on parle de « Génération Windrush », du nom du navire dont débarquèrent des travailleurs des colonies britanniques dans les années 1940 et 50. En France, les Trente Glorieuses (1955-75) promettent une vie meilleure à une main-d’oeuvre africaine, particulièrement maghrébine.

Dans les deux cas, l’expérience migratoire se vit comme un choc culturel. Celui-ci n’est pas tant dû aux difficultés d’adaptation à une nouvelle culture, qu’au fait d’être sans cesse renvoyé à ses origines et de voir son identité considérée comme antagoniste ou antithétique à la culture de son pays d’adoption.

Le regroupement culturel s’impose alors comme seule alternative sociale. Ce que l’on nomme péjorativement, le « repli identitaire » ou « communautarisme ». Le cercle communautaire est pourtant l’espace privilégié où s’affirme l’identité. Il représente le lieu physique ou virtuel dans lequel se transmet la « culture noire ». Adoptons, pour un instant, ce terme qui véhicule toute l’hybridité de la diaspora. Car, en plus de la diversité des peuples noirs – unis par leur position marginale vis-à-vis du monde blanc – ce que l’on appelle la « culture africaine » n’a rien de traditionnellement figé. Les migrations des peuples de langue bantoue dans la zone sub-équatoriale (1000 av. J.C. - XVIIe siècle), ainsi que les invasions arabes au Maghreb (à partir du VIIe siècle) sanctionnent, bien avant la colonisation européenne, les mutations culturelles. Les contacts entre l’Occident et le monde noir n’ont fait que confirmer la perméabilité des cultures. L’Afrique de la diaspora a été autant « dénaturée » par l’Europe qu’elle n’a enrichi cette dernière, entre autres, culturellement.

La société moderne occidentale, qu’on veuille ou non l’admettre, s’est construite sur les flux migratoires. Les États-Unis d’Amérique, dits « première puissance mondiale », ne sont-ils pas l’ultime symbole du multiculturalisme? Ce qui rend caduc tout nationalisme fondé sur l’idée de « pureté » culturelle. À celle-ci, Paul Gilroy oppose une théorie de la créolisation, du métissage, de l’hybridité.7

C’est dans cet environnement bilingue et multiculturel, troisième contexte constitutif, que naît la diaspora africaine d’Europe. Celle-ci impose de repenser à la fois identités nationales et culturelles. Pour le fils d’immigré né et élevé en France ou en Angleterre, l’identité devrait être une question sans équivoque. Mais les nationalismes, la xénophobie ou, moindre mal, la passion de l’exotisme, qui d’une certaine façon perdurent aujourd’hui, le contraignent à exercer ce que W.E.B. DuBois appelle, dès le début du XXe siècle, une « double conscience ». Notre origine et notre race nous sont constamment rappelées. Au point que, comme l’écrit DuBois : « on est toujours conscient de ce double soi […], deux esprits, deux modes de pensée, deux efforts inconciliables […] dans un même corps noir. »8 La diaspora compose avec altérité et appartenance. Elle se place dans l’entre- deux culturel, pratiquant un art de la « translation », au double sens du terme. D’une part, c’est par elle que vivent et se transmettent, dans la communauté noire, les cultures africaines d’hier et d’aujourd’hui. D’autre part, elle se fait interprète d’un métissage tant propre à sa double appartenance qu’à une réalité sociale à laquelle l’Europe tente en vain de résister.

Cette essence africaine, cela fait maintenant dix ans qu’Africultures la défend. Dix ans qu’est portée, dans la revue et sur le site internet, la polyphonie diasporique, dans la variété des disciplines au travers desquelles elle s’exprime. Une décennie durant laquelle un certain nombre de numéros ont montré qu’Africultures était en accord avec une proposition ouverte de la notion de « diaspora africaine » : Migrations Intimes (n. 68, sept. 2006); Métissages : un alibi culturel (n. 64, mars 2005); L’africanité en questions (n. 41 Oct. 2001); Brésil Noir (n. 34, jan. 2001); Cuba l’Africaine (n. 17, avril 1999). Ce dossier « Diaspora », réalisé en partenariat avec le musée du quai Branly se présente à un moment on ne peut plus opportun, dans l’histoire de la revue. Numéro manifeste, il permettra, dans un second temps, un bilan prospectif sur notre rôle au sein de la diaspora. Il est également le signe que ce musée, qui fut l’objet d’un vif débat issu d’une histoire qui remonte au Musée des Colonies, ne peut faire abstraction des connaissances que possède la diaspora africaine de France. Mais il ne s’agit pas pour nous de remplir un simple rôle d’« informateurs indigènes » au sens où l’entendrait Gayatri Spivak. C’est en ayant conscience du rapport « pouvoir/savoir » énoncé par Foucault, qu’Africultures entend – dans un dossier regroupant témoignages, cultures et théories – représenter une palette d’expériences de la diaspora africaine.






[- DOSSIER n° 72 d’Africultures]


---------------------------------------------------------------------------------------

1. Stuart Hall, « Cultural Identity and Diaspora » in J. Rutherford (ed.), Identity: Community, Culture and Difference. London, Lawrence and Wishart, 1990, p. 235.

2. Id., p. 227.

3. Paul Gilroy, The Black Atlantic: Modernity and Double Consciousness. London, New York, Verso, 1993, p. 4.

4. Idem.

5. Aimé Césaire, « Discours sur la Négritude », Première Conférence Hémisphérique des Peuples Noirs de la Diaspora. Université Internationale de Floride, Miami, 1987. Publié dans Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, suivi de Discours sur la Négritude. Paris, Présence Africaine, 1955 (réédité en 2004), pp. 87-88.

6. Paul Gilroy, The Black Atlantic: Modernity and Double Consciousness. Op. cit., p. 2.

7. Ibid.

8. W.E.B. Du Bois, The Souls of Black Folk. New York, Dover Publications, Inc., 1994. (Première publication: Chicago, A. C. McClurg, 1903.) p. 2.